LA VIGNE

Une liane exceptionnelle                                                                  

 

Couverture 1

Pour un séjour en gite avec ce panorama  

http://www.fayan.eu  

 

L’idée d’écrire ce petit livre m’est venue en parcourant, en compagnie d’amis, le vignoble de Saint-Émilion. Je ne suis pas viticulteur, mais seulement botaniste amateur. A ce titre, je ne peux que constater que la vigne est un végétal hors du commun par son ancienneté, son comportement, ses nombreux ennemis et surtout son histoire récente. 

Les rayons des librairies débordent d’ouvrages consacrés au vin, parfois à la vinification, mais autant dire jamais à la vigne. Nous avons fait de notre mieux pour la mettre à la place d’honneur qui lui revient. 

 

 Table des matières

 

Un portrait de la vigne

Les vignes "européennes"

La vigne américaine  

Les vignes américaines traversent l'océan

Le phylloxera

La propagation mondiale des ennemis de la vigne

Les vignes hybrides 

Des vignes bio?

Des vignes OGM?

   

UN PORTRAIT DE LA VIGNE

 

LA VIGNE EST UNE LIANE 

Toute cette terre de Trébizonde,  près de la mer, consiste en très hautes montagnes couvertes de beaux arbres, et il y avait une vigne grimpant à chaque arbre. C’est de ces lianes qu’ils font le vin.                                          

L’ambassadeur d’Espagne à la cour de Timour. 1405

Ce diplomate espagnol mentionne dans son rapport une vérité botanique évidente. 

A l’état de nature, la vigne est une liane des forêts qui, comme le lierre, rampe au sol à la recherche d’un arbre. L’ayant trouvé, elle s’accroche aux troncs et aux branches et monte vers les sommets pour pouvoir fleurir et fructifier en pleine lumière. Au fond, cultiver à très grande échelle une plante aussi indisciplinée qu’une liane est un défi.

Il suffit d’ailleurs d’observer le travail du viticulteur: il ne cesse de tailler, palisser et rogner branches et feuillage, ce qui empêche ce pauvre végétal de se développer et de prendre sa forme naturelle. A cet égard, on peut considérer la vigne cultivée comme un véritable bonsaï.  

Rappelons incidemment qu’on ne cultive dans le monde que deux autres lianes et cela essentiellement pour leur goût et leur parfum: le vanillier et le houblon.  Le vanillier est une orchidée exotique dont les fleurs doivent être pollinisées à la main pour mûrir leur fruit, la gousse de vanillePar contre, chez le houblon, ce sont les fleurs séchées femelles qui parfument la bière tout en la stérilisant. Est-il utile de rappeler que, pour sa part, la vigne sert essentiellement à fournir des raisins ?  

LA VIGNE SE NOMME  « VITIS »  

C’est le grand naturaliste Carl von Linné qui prit l’excellente l’habitude, que nous avons d’ailleurs conservée, de désigner les animaux et les plantes par un double nom latin. C’est ainsi que tous les chiens malgré leur diversité appartiennent officiellement à l’espèce Canis lupus et les hommes actuels à l’espèce Homo sapiens

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       Carl von Linné

Sans trop se fatiguer, Linné choisit pour la vigne comme nom de genre Vitis, son nom latin, et comme nom d’espèce vinifera, laissant entendre qu’elle était cultivée pour produire du vin, ce qui est généralement le cas. Nos vignobles sont donc peuplés de Vitis vinifera, la vigne « porteuse de vin », une espèce unique. 

Pourtant la mythologie grecque lui offrait d’autres possibilités car le jeune Dionysos (Bacchus), personnage un peu dissipé, se voyait attribuer comme symboles à la fois la vigne et le lierre. Les écrivains romains nommaient d’ailleurs Bacchus Corymbifer (en pensant à la grappe de raisin) aussi bien que Racemifer (allusion aux fruits en ombelles du lierre). 

                           Vigne   

Selon une légende, Dyonysos aurait offert le premier plant de vigne à l’un de ses amis, un certain Ampelops. Une autre légende donne comme heureux bénéficiaire un roi obscur dénommé Oineus. Quant à Dyonysos lui-même, il était parfois baptisé Kissos (lierre). 

Les botanistes, s’inspirant de ces légendes, rangèrent toutes les espèces de vignes qu’ils connaissaient dans la famille des Ampélidées, puis, changeant d’avis, dans celle des Vitacées (Vitaceae); elles y sont toujours. Pour ne pas vexer les grecs, ils nommèrent toutefois ampélographie la science particulièrement aride qui consiste à décrire les différences entre les espèces et variétés de vignes et œnologie celle qui s’intéresse à la fois à la vigne et au vin. 

Linné n’avait pourtant pas oublié le Lierre (Kissos) et nomma Cissus toutes les vignes tropicales. Ces dernières ne portent que des raisins ridicules et sont inconnues chez nous, sauf quelques espèces cultivées en appartement comme plantes vertes. 

Les vignes dites « vierges » qui grimpent le long de nos facades furent d’abord nommées Vitis, puis Ampelopsis. Aujourd’hui on est censé dire Parthenocissus (de parthenos: vierge).

Les membres de la famille des Vitacées, répandus dans le monde entier, sont groupés en 16 genres (Vitis, Ampelopsis, Cissus, Parthenocissus, Tetrastigma, etc..), mais seule la « vraie vigne »,Vitis, nous intéresse ici  

LA VIGNE ET LE LIERRE  

 Il nous semble d’un grand intérêt de comparer la vigne au lierre car, s’il s’agit bien de plantes grimpantes, la vigne est une plante archaïque tandis que le lierre est une plante moderne. Des millions d’années séparent leur apparition. Et pourtant, à certains égards, les ressemblances entre ces deux plantes sont étonnantes, indiquant ce que les biologistes nomment une convergence. Cette convergence, c’est ce que l’on montre aux enfants lorsqu’on leur fait remarquer que le requin et le dauphin sont l’un un poisson archaïque, l’autre un mammifère très évolué. 

Comment grimper aux arbres?  

La vigne s’accroche aux arbres, voire aux rochers, car l’évolution a transformé en vrilles une partie de ses futures grappes. Certaines de nos vignes vierges remplacent ces vrilles par des ventouses efficaces     

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 Le lierre, pour sa part, préfère se plaquer aux supports par des racines latérales. 

Comment capter le soleil? 

Les feuilles de la vigne ont toujours attiré le regard par leur forme et leurs changements de couleur en automne, changements parfois de toute beauté. Parmi les vignes que nous avons l’occasion d’observer dans nos pays, celles que nous nommons "vignes vierges" sont probablement les plus anciennes comme le suggère la forme de leurs feuilles.  

L’une de ces vignes, originaire de Virginie (Virginia creeper pour les anglophones), nous montre un aspect sans doute primitif avec une feuille à cinq folioles. On l’a nommée Parthenocissus quinquefolia (autrement dit « à cinq feuilles »).    

Vigne                                   Vigne                               

Par contre, chez une autre vigne vierge, tout aussi connue et qui nous vient du Japon, les cinq folioles sont presque entièrement soudés. Les botanistes l’ont nommée Parthenocissus tricuspidata (à trois lobes). La feuille des vignes cultivées et sauvages du genre Vitis ont elles une forme intermédiaire connue de tous car elle sert de cache sexe sur les tableaux et statues.

 

  Feuille

La feuille du lierre dont la surface est trop petite pour cet usage n’a pas cet honneur.  

 Si nous avons un peu insisté sur la feuille de vigne, c’est que pour obtenir leur diplôme, les étudiants en oenologie sont censés distinguer les variétés de vitis vinifera en observant cette forme et quelques détails encore plus subtils. Il est un fait que, pour le viticulteur, l’aspect d’une grappe de raisin permet très difficilement de reconnaître la variété (cépage) qui l’a produit. Des traités d’ampélographie, fort indigestes, publient d’innombrables dessins de feuilles, mais il ne faut pas se faire trop d’illusions sur les possibilités du profane et même du viticulteur de s’y retouver étant donné cette diversité.                         

 Remarquons que pour pratiquer cet exercice, seule compte la feuille adulte car la forme varie beaucoup en fonction de l’âge comme l’indiquent ci-dessous des feuilles d’un même plant texan (Vitis mustangensis), les plus âgées en haut.

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A part dans des cas extrêmes, il est quasi impossible de reconnaître les cépages à leurs feuilles. Il vaut mieux demander à un viticulteur, car il sait où il les a planté.   

Le lierre se rapproche de la vigne par la structure de ses feuilles, mais aussi par des changements de forme spectaculaires. Les  feuilles « normales » ont la forme décorative bien connue, mais sur les rameaux adultes autrement dit « en fleurs » la structure à cinq pointes s’efface totalement. Il est étonnant de retrouver chez le lierre, plante moderne ces caractères de la vigne, plante primitive.  

Lierre  Feuille 1

     Lierre en fleur                                         Feuille classique 

LA VIGNE A UNE SEXUALITÉ INSTABLE  

La plupart des plantes à fleurs sont hermaphrodites, car elles possèdent au centre de la fleur des organes femelles (ovaires) entourée d’organes mâles (étamines). Très souvent, comme chacun sait, le pollen est transporté d’une fleur à l’autre par des insectes en quête de nectar et de pollen. 

La fleur de la vigne vierge 

Si le lecteur tient à comprendre la fleur de la vigne cultivée, nous lui demandons de prendre patience et d’observer d’abord, en été, celle des deux vignes vierges classiques.

Attention ! Une alternative très intéressante consiste à observer en automne les fleurs du lierre, car ces dernières sont quasi identiques à celles de la vigne vierge, quoique bien plus grandes et formant de jolies ombelles. (Voir ci-dessus). Qu’il s’agisse des vignes vierges ou du lierre, les fleurs consistent en cinq pétales verts et durs se détachant rapidement et un ovaire en forme de toupie renversée courtisé par cinq étamines.

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Les deux sexes étant présents dans la même fleur, il s’agit de fleurs hermaphrodites

Ces dernières sont clairement pollinisées par les insectes. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter en été l’intense bourdonnement sortant d'une façade tapissée de vigne vierge ou les abeilles butinant en automne les fleurs du lierre. Ces insectes récoltent le pollen et se gorgent du nectar qui suinte de la base de l’ovaire. Rapidement les pétales durs se détachent et tombent au sol. Les raisins sont petits et immangeables. Le terme de  "vierge" est dû à cette constatation ou au fait que les premières connues venaient de Virginie.  

Chez le lierre les "raisins" sont fort décoratifs et agrémentent les bouquets secs. 

La fleur des vignes sauvages

Au cours de l ‘évolution, une toute petite minorité de plantes transformèrent autrefois leurs fleurs hermaphrodites sous l’effet de mutations et de la sélection naturelle, décidant de se passer totalement de l’aide des insectes et confiant leur pollen au vent. Ces fleurs se divisèrent ainsi en fleurs femelles (par disparition des étamines) et en fleurs mâles (par disparition de l’ovaire ).   

En 1750, Linné, qui venait d’apprendre avec intérêt et étonnement que les fleurs avaient un sexe, les divisa en monoïques (les fleurs des deux sexes cohabitent sur le même plant) et dioïques (les fleurs mâles et femelles apparaissent sur des plants différents). Pour Linné, les fleurs des plantes dioïques, faisaient en quelque sorte  "chambre à part" (du grec oikos: demeure). 

Or, il se fait qu’à l’état sauvage, les vignes du genre Vitis que l’on peut trouver en abondance dans les régions tempérées d’Amérique du Nord et d’Asie, portent en général des fleurs dioïques. 

Il s’agit manifestement de fleurs hermaphrodites à l’origine, mais les fleurs mâles ont un pistil avorté et les fleurs femelles présentent des étamines anormales et un pollen stérile. 

Ce sont des insectes et surtout le vent qui déplacent le pollen d’un pied à l’autre.  

La fleur de Vitis vinifera

Les vignes classiques que nous pouvons observer vers le mois de mai dans nos vignobles présentent une fleur modifiée par rapport à celle des vignes vierges .   

ImageVigne 1 

Ici, les cinq pétales se sont soudés à leur partie supérieure, formant ce que les viticulteurs nomment "le capuchon". A maturité, ce capuchon se dessèche, se détache par la base et ne tarde pas à tomber laissant les cinq étamines se déplier librement. La pollinisation se fait en général directement des étamines au pistil, avant même que le capuchon ne tombe. Ce genre de pollinisation présente l’avantage de rendre très sûre la formation des fruits. On dit que les fleurs de la vigne cultivée sont "autofertiles", comme celle d’un certain nombre d’arbres fruitiers.  

Il est évident que nos ancêtres viticulteurs ont systématiquement sélectionné aux milieu des vignes sauvages dioïques certaines vignes à fleurs hermaphrodites pour éviter de planter à proximité des plants femelles un certain nombre de plants mâles certes indispensables à la pollinisation, mais ne produisant évidemment jamais de raisin. 

On peut aussi supposer que, pendant des milliers d’années, ces mêmes viticulteurs ont délibérément choisi les variétés de vignes sauvages dont les raisins se formaient sans l’aide des insectes et même du vent.

On remarquera ce fait remarquable que les fleurs de vignes n’attirent nullement les insectes pollinisateurs. Il n’y a pas d’abeilles dans les vignes, ni de miel de vigne, ce qui est bien dommage étant donné les millions d’hectares cultivés. 

Après la chute du capuchon de la fleur, le vent peut bien entendu déplacer du pollen d'une fleur ou d’un pied à l’autre mais en pratique cela n’a pas grande d’importance car les parcelles des vignobles sont constituées de plantes toutes identiques (clones). 

Malgré ce mécanisme de pollinisation fort efficace, un certain nombre de grains d’une grappe peuvent avorter; ce que l’on nomme la coulure. Il est remarquable que dans certaines circonstances, l’ovaire essaye tout de même de former un fruit sans être fécondé; dans ce cas il reste petit et ne mûrit pas; c’est le millerandage, ce « raisin » faisant penser à un grain de mil. Peu importe la cause, cela n’arrange jamais le viticulteur 

LA VIGNE NE SE SÈME PAS  

                       Noé commença à cultiver la terre et planta de la vigne.

                                                     Genèse 9.20 

A part chez de rares spécialiste, personne ne sème des pépins de raisin pour obtenir une vigne. Même la légende juive laisse entendre que lorsque nos ancêtres disposaient d’un pied qu’ils estimaient valable, ils le reproduisaient de façon végétative à savoir par bouture.

  Bouture 1 Provin

 Cela consistait à couper en hiver une branche de l’année et à la planter plus tard en prenant des précautions particulières qui font tout l’art du pépiniériste. Autrefois, la coutume était aussi de faire des marcottes, nommées provins dans le cas de la vigne. Il suffisait de coucher une branche en terre jusqu’à ce qu’elle ait pris racine. A ce moment, on séparait le pied obtenu du pied mère. C’est ainsi que l’on a toujours procédé pour remplacer les pieds absents dans un vignoble. 

LA VIGNE SE TAILLE 

Quiconque désire obtenir des raisins valables est obligé de tailler sévèrement la vigne car cette liane laissée à elle même est exubérante, difficile à contrôler et ne donne en général que des raisins peu satisfaisants. Il existe en Georgie (USA) une vigne sauvage nommée « mother vine » couvrant un demi hectare et datant de plusieurs centaines d’années. Comme ceci n’est pas un cours sur la taille, nous n’en dirons pas plus; il suffit de demander à un viticulteur.     


 

LES VIGNES « EUROPÉENNES»   

Des grappes sélectionnée    

J’ai lu des monceaux de livres d’agriculture et d’horticulture,

et je n’a jamais cessé de collectionner des faits.

Des rayons de lumière sont enfin venus,

et je suis presque convaincu (contrairement à l’opinion  

que j’avais au début) que les espèces ne sont pas immuables

(je me  fais l’effet d’avouer un meurtre)     

  Charles Darwin. 1844     

Charles Darwin émettait ici l’idée que le Créateur n’avait pas inventé une fois pour toutes les espèces animales et végétales, mais que ces dernières s’étaient progressivement modifiées au fil des millions d’années, ces organismes subissant une sélection toute semblable à celle pratiqué par les agriculteurs et éleveurs. 

L’effet de la sélection artificielle chez les plantes et les animaux crève le yeux. Il suffit de voir comment un animal ressemblant sans doute à un loup ou à un coyote a pu être transformé au fil du temps en cette invraisemblables diversité de chiens que nous côtoyons tous les jours.  

La vigne que nous avons sous les yeux a subi exactement le même sort. En partant des vignes sauvages aux petits raisins qu’ils rencontraient dans les forêts, nos lointains ancêtres ont toujours recueilli, semé et surtout bouturé les exemplaires qui portaient les raisins les plus gros, les plus sucrés et qui résistaient le mieux aux aléas climatiques.

 

Winemap 

 Tout porte à croire que les premières variétés de vignes ont été d’abord sélectionnées et cultivées il y entre 6 à 10 milliers d’années du côté du Caucase. Leur culture s’est ensuite répandue dans tous le Moyen Orient; notre vigne cultivée, dite « européenne » est donc essentiellement d’origine asiatique. Accompagnant les peuples qui la cultivaient, elle a ensuite progressé vers la Perse, l’Égypte et le bassin méditerranéen pour se répandre ensuite en Europe, puis dans le monde entier. 

Vigne 

                    La vendange des pharaons 

Même Virgile, en son temps, était frappé de la multitude des variétés de vignes: Que celui qui voudra connaître le nombre et le nom de toutes ces différentes vignes, veuille aussi connaître le nom des grains de sable que le vent soulève sur les bords de la mer de Libye !  

Virgile était Romain et non Marseillais, mais il n’avait pas tout à fait tort car, de même qu’il existe une multitude de variétés de chiens, l’espèce Vitis vinifera comprend, dit-on, pas loin de 10.000 variétés dont 5000 dûment répertoriées. Incidemment, il est regrettable que la langue française ait retenu le mot « cépage», qui botaniquement ne veut pas dire grand chose, à la place de «variété», «sous-espèce» ou «cultivar» comme dans la plupart des autres langues. 

Le «cépage» et le «terroir»  

Toutes choses égales, un vin provenant d’un même cépage de vigne n’a pas tout à fait le même goût lorsque cette dernière est cultivée sur des sols différents. Cependant, depuis toujours et surtout en France, les viticulteurs (et les négociants) ont tellement insisté sur cette notion de terroir que le nom du cépage qui porte le raisin reste souvent à l’arrière plan ou est simplement gommé.  

Qui s’intéresse au fait que le vin de Xérès est faite de Palomino, que les rouges californiens provienne surtout de Zinfandel, etc … La mode et le snobisme aidant, les manuels de dégustation ressemblent plutôt à des cours de géographie et de géologie que de botanique. Ce qui fait le prix du Pomerol le plus coûteux n’a clairement peu de chose à voir avec le raisin; il s’agit d’un simple miracle géologique, un peu comme les puits de pétrole d’Arabie. C’est en tout cas ce que disent les quelques personnes qui boivent et commentent abondamment ce genre de vin.  

Ce n’est que récemment, sous l’effet de la mondialisation, que l’on peut lire de plus en plus souvent sur l’étiquette: merlot, syrah, cabernet, sauvignon, riesling, sylvaner, etc… autrement dit le nom de la variété (cépage en France) d’où est issu le vin.  

En fait, beaucoup de vins proviennent du mélange des raisins de diverses cépages de vignes, mais même ce fait commence à être signalé sur les étiquettes.

Par exemple: Sémillon /Chardonnay, le premier nom représentant le cépage majoritaire. Notons qu’il existe aussi des croisements entre cépages, des cépages métis si l’on préfère, comme le Pinotage ( Pinot noir x Cinsault) ou le Rivaner ou Müller-Thurgau (Riesling x Chasselas).  

Certaines variétés sont extrêmement proches les unes des autres comme le Merlot, très répandu et le Caménère, ancienne variété française cultivée presque uniquement au Chili. 


 

 LA VIGNE AMÉRICAINE  

 

La vigne a parmi les insectes

trois dangereux ennemis: 

ce sont le gribouri, la bèche

et le limaçon.     

Un spécialiste de la vigne, en …1775

 

Si la vigne cultivée actuelle pouvait n’avoir d’autres ennemis que ceux signalés en 1775: deux petits coléoptères nommés autrefois gribouri et bèche-lisette, ainsi que des escargots! Autrefois, les viticulteurs européens se plaignaient aussi des grives, des blaireaux, des vers de la grappe, de la pourriture des raisins pendant les vendanges pluvieuses et de la dégénérescence de certains pieds. Tout cela prête pourtant à sourire lorsqu’on sait quels vrais ennemis la vigne dut affronter et que nous examinerons en détail.

 En tous cas, dans son chapitre « Parasitologie de la vigne », un traité de viticulture moderne cite pas moins d’une trentaine d’ennemis végétaux et animaux, sans parler de la grêle en été et du gel en hiver. La culture de la vigne est un combat permanent, nous allons voir pourquoi.  

Comme on s’en rendra compte, il est impossible de comprendre la vigne telle qu’on la cultive aujourd’hui dans le monde sans se faire d’abord une idée claire et même précise des vignes américaines.   

Le « vinland »

 A partir de l’an 800 environ, le réchauffement climatique du Moyen Âge laisse libres de glaces les mers du nord de l’Atlantique. Des expéditions de Vikings en profitent pour se diriger vers l’Ouest. Au fur et à mesure qu’ils découvrent de nouveaux territoires (lands), ils leur donnent un nom. Ainsi le Groenland est, en tout cas sur ses côtes, le pays vert (groen). Arrivés en Amérique, sans doute à Terre-Neuve, ils nomment ce pays Vinland, le pays de la vigne car ils trouvent du raisin en abondance.

Il est vraisemblable qu’il s’agissait d’autres baies que celles de la vigne car le climat, même à l’époque, ne lui était pas fort favorable. Il n’empêche, ils avaient vu juste car l’Amérique du Nord est bien le pays de la vigne. 

Les vignes de la Caroline du Nord  

Les vraie vignes américaines durent attendre près de huit siècles pour voir débarquer les « vrais européens », à savoir les vaisseaux de sa Gracieuse Majesté la reine Elisabeth Ire commandés par son favori Sir Raleigh.  

 Arrivee

 Les Anglais débarquent en Caroline du Nord 

 Observant la côte, ses capitaines écrivaient en 1584:

 La côte de la Caroline du Nord était pleine de vignes au point que chaque battement de la mer les submergeait. Elles couvraient chaque arbuste et montaient au sommet des grands cèdres. Au monde, on ne pouvait trouver une telle abondance. Leur odeur sucrée remplissait l’air comme si elles étaient au milieu de l’un ou l’autre délicat jardin.  

 Les raisins de la vigne que les marins anglais avaient aperçu leur rappelait sans doute le muscat ou l’odeur de musc car ils la dénommèrent « muscadine ». Cette vigne est pour les botanistes Vitis rotundifolia à cause de la forme arrondie de ses feuilles.  

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Ce fut la première vigne cultivée sur le territoire des États-Unis sous le nom de Scuppernong, une rivière de Caroline du Nord. Dans ses petites grappes, les gros grains de couleur bronze ou noire sont séparés les uns des autres un peu à la manière des cerises, et tombent à maturité; ils demandent donc des vendanges successives. 

Les botanistes finirent par faire de cette vigne hors norme un genre bien séparé qu’ils nommèrent Muscadinia car elle possède une paire de chromosomes en plus que les vitis et ne peut être ni greffée ni hybridée avec ces dernières. Il s'agit au fond d'une vigne tropicale. La peau des raisins est extrèmement dure.

La plus ancienne vigne connue, la "Mother Vine" est une muscadine de Caroline du nord, datant sans doute de plus de 400 ans.

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En tant que vigne sauvage, la muscadine est une vigne dioïque. Pour obtenir des raisins, il faut donc planter un minimum de plants mâles à proximité des plants femelles. En fait, il existe aussi des plants hermaphrodites autofertiles obtenus par sélection.  

Jusqu'à la guerre de sécession le vin de muscadine était le principal vin américain.

Voir http://edis.ifas.ufl.edu/hs100

 La vigne sauvage: une spécialité US ?  

Il se fait que la partie de l’Amérique où la vigne sauvage pousse de préférence et s’est le plus diversifiée correspond en gros au territoire des États-Unis actuels. Chose étonnante et inexpliquée, des 50 espèces du genre Vitis que les botanistes distinguent dans le monde, près de la moitié pousse en Amérique du Nord et 14 sont originaires du seul état duTexas. Une diversité d’espèces qui contraste fort avec l’espèce unique Vitis vinifera, la vigne cultivée dite « européenne».  

On comprend que, devant une telle abondance de vignes, les premiers colons se mirent à en manger les raisins, faire des confitures et évidemment du vin et de l’alcool. Les premiers immigrants donnèrent évidemment à leurs vignes sauvages des noms populaires que les botanistes traduisirent au mieux en latin. Les plus connues sont : Riverbank grape (Vigne des rives, Vitis riparia), Summer grape (Vigne d’été, Vitis aestivalis), Sand grape (Vigne des sables ou des rochers, Vitis rupestris), Fox grape (Vigne des renards, Vitis labrusca.)  

Cette dernière doit son nom à Carl Von Linné car, si ce dernier ne mit jamais les pieds en Amérique, il réussit à se procurer en Suède des plants ou des feuilles de cette vigne sauvage courante. Le grand naturaliste n’alla pas chercher ce terme fort loin car "labrusca " était le nom donné depuis longtemps par les Romains aux vignes sauvages ou échappées à la culture. Ce terme, est d’ailleurs devenu en français lambrusquequand à la dénomination « fox grape », nous y reviendrons. 

De son côté, Vitis riparia, la plus répandue et très résistante au froid s’avançait loin vers le Nord comme en témoigne encore en 1970 un spécialiste canadien :  

 « Les premières images qui me viennent à l'esprit lorsque j'essaie de me rappeler mes premiers contacts avec la vigne sont celles de vignes sauvages entrelacées parmi les ormes et les noyers bordant la rivière Ste-Anne de Beaupre. Ces lianes chargées de fruits bleu-noirs et de feuilles d'un jaune éblouissant se découpaient sur l'azur d'une belle journée d‘automne. Cette vision infailliblement m'amena à goûter ces fruits. Quelle déception! Il fallait être bien affamé pour en manger quelques grappes. Malgré cela, j'enterrerai quelques tiges à la base d'une vieille clôture près de chez-moi. Quelques années plus tard, un monstre vert la recouvrait sur plus de 10 mètres. C'était ma première expérience de la culture de la vigne. »  

Il est remarquable que ces espèces américaines ne se sont que très rarement hybridées entre elles, ce que les spécialistes attribuent aux époques de floraison différentes et à une remarquable diversité de sols et de climats. 

Contrairement à Vitis vinifera, la chair gluante du raisin américain se détache souvent très facilement de la peau parfois fort épaisse (slipskin).  

La vigne cultivée aux États-Unis  

Les premiers immigrants essayèrent de planter des pépins et des boutures de vignes européennes (Vitis vinifera) qu’ils avaient emmenés dans leurs bagages, mais, malgré leurs soins, elles crevèrent toutes sans qu’ils sachent pourquoi. 

Ils se tournèrent à regret vers les nombreuses espèces sauvages locales, les "native grapes" comme ils disent. Ils en sélectionnèrent bien entendu les meilleures variétés et plus tard les croisèrent entre elles et avec certaines Vitis vinifera. C’est ainsi qu’ils créèrent entre 1815 et 1870 une viticulture florissante. Une statistique de 1862 indique une production de près de 5 millions de litres de vin par an dont 2 millions dans l’Ohio et 1,3 millions en Californie. 

Comme ces vignes étaient et sont toujours autant dire inconnues en Europe, elle méritent un détour, d’autant plus que leur présence est fondamentale dans l’histoire moderne de la vigne. Il s’agissait pour les viticulteurs américains de trouver des variétés à gros grains, sucrés et autofertiles autrement dit à fleurs hermaphrodites, ce qui n’était pas le cas des vignes sauvages dioïques. Ils finirent par les découvrir mais nul ne sait s’il s’agissait de mutants ou de croisements avec des plants de Vitis vinifera qui avaient survécu.  

Les descendants de Vitis Labrusca  

Le premier de ces cépages fut découvert par hasard vers 1740 par un jardinier nommé James Alexander dans les bois près de Philadelphie, à deux pas d’un ancien vignoble de Vitis Vinifera. Ce cépage se nomme toujours Alexander mais sa valeur est purement historique. Le second de ces cépages fut le Catawba importé, dit-on, en 1801 des rives de la rivière Catawba, en Caroline du Nord. Le troisième, obtenu quelques années plus tard, fut baptisé Isabella

L’Alexander, le Catawba et l’Isabella étaient clairement des variantes de Vitis Labrusca, le « fox grape ». 

                   Catawba

                               En Amérique: publicité pour les nouveaux cépages

Comme nous le verrons, le cépage Isabella  quoique inconnu en France de nos jours, y fut célèbre à partir de 1840 sous le nom d’ "Isabelle d’Amérique"Ce cépage est aujourd’hui un des plus répandus dans le monde. Pour preuve, le fait que l’Isabella possède plus de 30 surnoms dans toutes les langues.

Le Concord est un autre cépage dérivé de Vitis labrusca, mais sans suspicion de contenir du « sang » de vigne européenne. Une vraie vigne cultivée purement US obtenue en 1849. 

Pour les Américains, « Concord » est d’ailleurs pratiquement synonyme de raisin. Son nom est celui du village du Massachuset où il fut présenté officiellement en ces termes "Tous les bons juges qui l’ont gôuté l’ont déclaré de loin supérieur à l’Isabella dans ses meileures conditions de maturié."

         Concord

                     Le viticulteur américain producteur du Concord

Une sélection de Vitis aestivalis donna vers 1830 le Norton. Les vins qu’on en obtient, quoi que l’on puisse dire en France, ne sont pas inbuvables. Le Norton reçut d’ailleurs un premier prix lors d’une compétition mondiale à Vienne en 1873. 

Les autres vignes cultivées américaines sont surtout des hybrides plus ou moins complexes de Vitis labrusca , Vitis aestivalis, Vitis riparia  et d’autres, entre eux ou avec Vitis vinifera. Ils se nomment Noah (en l’honneur de Noé), Clinton (rien à voir avec l'ex-président), Herbemont, Jacquez, Othello, etc… 

Les vignes que nous venons d’évoquer peuvent de nos jours sembler exotiques et pour tout dire sans intérêt. Elles étaient pourtant bien connues des viticulteurs français il y a un siècle car leur utilisation était liée à la vie ou à la mort de leur profession. 

Nous reviendrons sur le fait scandaleux que dans l’Union Européenne, il est interdit de cultiver et de faire du vin de l’Isabella, du Noah, du Clinton, de l’Herbemont, du Jacquez et de l’Othello .   

Ce qui distingue le raisin américain du raisin "européen"

Certain Renard gascon, d’autres disent normand  

Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille 

Des raisins mûrs apparemment  

Et couverts d’une peau vermeille  

Le galand en eut fait volontiers un repas 

Mais comme il n’y pouvait atteindre:

"Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats".

                      La Fontaine, Fables 

N’en déplaise à La Fontaine, les renards préfèrent les poules aux raisins, même mûrs. Pourtant, aux États-Unis, on nomme depuis toujours « fox grapes » (raisins de renard) un certain nombre de variétés essentiellement dérivés de Vitis rotundifolia (Southern fox grape) et Vitis labrusca (Northern fox grape). 

La première allusion écrite à ce terme nous vient de Virginie dans les années 1620:

« Il y a une autre sorte de raisin […] très doux dont ils font un vin rouge sombre et qu’ils nomment un « Fox Grape ». 

En fait, ce terme s’applique essentiellement au goût de "fraise des bois" des raisins, très typique des vignes dérivées de Vitis Labrusca, goût qui se traduit en français par "foxé ". Leur forte odeur est aussi qualifiée par certains de « musky » (musqué).   

Linné avait sûrement entendu parler de ce sobriquet car il baptisa la seconde vigne américaine qu’il connaissait Vitis vulpina  (Vigne des renards). 

Si l’on demande à un Américain de définir le goût "foxé" (fox taste), il dira certainement qu’il s’agit de celui du raisin de table classique Concord bien connu…..chez lui. Le vin qu’on en tire n’est utilisable qu’en le sucrant fortement. Un historien américain prétend que la préférence de ses compatriotes pour les vins moëlleux plutôt que cela tient à la consommation des vins issus du Concord.  

En tout cas, les premiers dégustateurs français qui goûtèrent ces vins, entendant parler de renards, le qualifièrent avec mépris de « pissat de renard » mais, comme nous le verrons, cette réputation est largement imméritée. De toutes façon, on trouvera très peu de Français, même viticulteurs, qui connaisse ce goût.  

Pour l'histoire du vin américain:

  http://publishing.cdlib.org/ucpressebooks/view?docId=ft967nb63q&brand=eschol

                  http://winemaking.jackkeller.net/natives.asp

LES VIGNES AMÉRICAINES TRAVERSENT L’OCÉAN

 Une très mauvaise idée  

Autrefois, les vignes américaines n’étaient pas tout à fait inconnues en Europe comme aujourd’hui. Par exemple, dès 1813, les frères Audibert, pépinièristes près de Tarascon, en vendait déjà une vingtaine de cépages.  

La fin des guerres napoléoniennes (Waterloo.1815) et l‘apparition des bateaux à vapeur permirent aux pieds de vignes américaines de traverser librement et rapidement l’Atlantique. De plus on inventa des boîtes spéciales permettant de garder vivants les plants enracinés.  

En 1828, un traité de viticulture indiquaitIl existe aux États-Unis certaines vignes sauvages qui donnent des fruits plutôt bons et qui peuvent être rendus meilleurs par la culture.  

En 1832, on cultivait de l’Isabella près de Frontignan. Le propriétaire de ce vignoble n’appéciait pas son goût « foxé » mais en faisait des assemblages avec le vin local et s’en servait avec succès comme porte-greffe. 

L’Isabella devint très populaire dans toute l’Europe; par exemple on en importa de grandes quantité en Toscane pour en faire des treilles. Ces vignes furent aussi dispersées en différentes cultures expérimentales en Italie, Allemagne, Autriche et Italie. On l’installa aussi dans les vignobles du Cap, d’ou son surnom de "Cape grape ".  

En envahissant autrefois l’Amérique, les Européens importèrent des maladies auxquels les autochtones n’étaient nullement adaptés; ils n’y résistèrent que très difficilement. Quatre siècles plus tard, l’Amérique eut sa revanche en envoyant de l’autre côté de l’Atlantique des plants de pomme de terre et de vigne contaminés par des moisissures que les viticulteurs américains nommaient mould ou mildew. 

Cette intrusion sur des continents séparés de l’Amérique depuis des millions d’années eut, comme nous allons le voir, pour résultat une série de désastres écologiques qui n’ont toujours pas trouvé à ce jour de solution honorable. 

Les malheurs de la pomme de terre  

En 1845, date historique pour les Irlandais, une moisissure nommée « potatoe blight » débarqua en Europe et s’attaqua immédiatement à la pomme de terre. 

Comme cette dernière était à l’époque la principale source de nourriture des Irlandais, cela provoqua une terrible famine tuant directement ou indirectement un million de paysans pauvres et obligea 1,5 millions des survivants à immigrer en Amérique du Nord et ailleurs. Les prières et l’aspersion d’eau bénite n’y firent rien, mais on compris les dangers de la monoculture. 

Il se fait qu’à l’époque, en Angleterre, la grande autorité en matière de champignons et moisissures était un pasteur, le révérend Miles.J.Berkeley. En observant les moisissures au microscope, il compris qu’elles étaient la cause de la maladie et du dépérissement de la plante. Cette idée, qui nous semble si naturelle, fut combattue à l’époque car, pour beaucoup, les symptomes observés étaient considérés comme une conséquence et non comme la cause de la maladie. On ne pouvait imaginer à l’époque qu’un micro-organisme puisse faire tant de dégàts! Nous allons retrouver ce type de réaction en ce qui concerne la vigne. 

Sur la vigne, une autre moisissure mortelle. 

« Au moment où j’aurais été à même d’être rémunéré de toutes mes dépenses, travaux et soins, un fléau jusqu’alors inconnu vint s’abattre sur nos pauvres vignes, nous menaçant de les anéantir. Une sorte de moisissure blanche commença à paraître sur le revers des feuilles de vigne, lançant des filaments de tout côté jusqu’à ce que la feuille envahie en entier se racornissait et se séchait.  Mémoires d'un viticulteur   

 

En 1845, la même année que l’apparition en Irlande du « potatoe blight », un jardinier de Canterbury du nom de Tucker remarque dans ses serres des feuilles de vigne saupoudrées de blanc. Il montre sa découverte au révérend Berkeley qui interrompt ses travaux sur la pomme de terre et baptise cette nouvelle moisissure Oïdium tuckeri  car il existait déjà d’autres formes d’oïdium en Europe, mais qui n’attaquait que certains arbres. Ce n’est autre que ce que les américains nommaient depuis toujours powdery mildew (moisissure poudreuse).  

Oidium

Cette maladie attaquait tous les organes verts de la vigne; les raisins atteints devenaient grisâtres, enfarinés, puis noirâtres. Cette maladie commenca à se répandre, on ne sait comment, dans toutes les directions comme une traînée de poudre, c’est le cas de le dire. Apparue en France en 1847, trois ans plus tard elle était partout en Europe et même à Madère où elle détruisit totalement les vignes locales, principale ressource de l’île, obligeant une grande partie de la population à s’expatrier. 

Heureusement, on se rendit compte assez rapidement que l‘oïdium de la vigne avait le soufre en horreur. En 1855, l’agronome de Montpellier Henri Mares à la suite d’essais systématiques parvint à mettre au point des procédés de soufrage efficaces qui, répandus, permettent d’enrayer la maladie lorsque les vignes sont traitées préventivement et selon un protocole bien précis, généralement un premier soufrage au début du printemps, un deuxième, plus important, à la Saint-Jean. 

Depuis lors, le soufre est devenu l’élément indispensable au maintien en bon état de la vigne. Pas de soufre ou un équivalent, pas de raisins, ou si peu ! Depuis ce temps, on peut dire que la vigne cultivée ne peut pas vivre sans produit « chimique », quoi qu’en disent les écologistes. 

C’est ce que faisait remarquer un éminent spécialiste: " J’ai pu mesurer, il y a trois ans, ce qu’était l’apparition de l’oïdium dans un pays resté indemne jusqu’alors: dans le vignoble de Kaboul (Afghanistan), l’oïdium provoque des dégâts depuis quelques années et les paysans n’ont généralement pas de soufre à leur disposition car c’est un produit importé très cher et c’est un spectacle affligeant de voir des vignes dont pas un grain n’est consommable et toute la végétation recouverte de « poussière grise ".    

Certains viticulteurs français se rendirent compte que la plupart des plants américains résistaient fort bien à l’oïdium et en importèrent des pieds en quantité pour faire des essais. 

A leur tête, un certain Leo Taliman, fit venir directement des pépinières de Géorgie et de Pensylvanie des plants de Scuppermong, Catawba et autre variétés et les planta à Floirac, près de Bordeaux.

Il en parlait en termes un peu dithyrambiques : Oserons-nous braver les foudres patriotiques en recommandant très particulièrement les cépages vierges de toute souillure maladive, d’une rusticité, d’une abondance rare des vignes d’Amérique. Par la greffe appliquée […] sur des souches d’Amérique avec du bois de nos cépages, il n’est pas douteux que nous arrivions à combattre vigoureusement l’oïdium.[…] Le catawba, l’Isabelle, le Scuppermong […] sont des types assez répandus en France pour que l’on arrive avant peu à des essais auxquels nous sommes tous intéressés.[...] Leur mérite est, on peut dire universel; ni oïdium, ni vermine […] la coulure est peu sensible et le produit est admirable comme richesse alcoolique, comme couleur surtout, et l’arôme de fruit d’Isabelle, si étrange pour certaines personnes, se transforme après une fermentation nécessaire en un bouquet des plus suaves. 

L’idée était excellente, mais se révéla catastophique. 

                                    LE PHYLLOXERA 

L’INSECTE

  Il y a un certain nombre de millions d’années, dans le bassin du Missisipi-Missouri, un puceron de moins d’un millimètre de long se mit en tête de pondre ses œufs sur les vignes sauvages de la région et de sucer leur sève, comme tout puceron qui se respecte. La ponte des œufs provoque la formation de galles fort visibles au dos de la feuille.  

  Images 35      Phyllox

Dans ces galles, les pucerons deviennent adultes et, sortant par une ouverture de la face supérieure, pondent à leur tour. Dans certains cas, une bonne partie de la feuille est envahie, mais en général la plante n’en souffre pas fort.

Chose essentielle, une partie des pucerons issus des galles descendent au sol et se mettent à sucer les racines, provoquant l’apparition de galles auxquelles la plante résiste habituellement. Les males sont quasi absents et les femelles (ailées) produisent le plus souvent leurs œufs sans leur intervention. 

La ville de Salem est plus connue pour la chasse aux sorcières que pour la chasse aux insectes. C’est pourtant la ville où le célèbre entomologiste américain Asa Fitch (1809-1879) naquit et mourut. Ce dernier, le premier spécialiste de ce genre rétribué aux Etats-Unis, se mit en tête de répertorier tous les insectes de la côte Est ennemis des plantes cultivées. En décrivant minutieusement en 1856 le puceron (en anglais: aphid) qui nous intéresse, il lui donna à juste titre le doux nom de Pemphigus vitifoliae, puisque ce dernier n’était visible que sur la feuille de la vigne.   

En fait, les vignes américaines supportaient et supportent toujours sans trop protester la présence de leur compatriote de puceron; d’ailleurs celles qui n’avaient jamais pu s’y habituer avaient disparu depuis longtemps; la sélection naturelle à la mode de Charles Darwin. Il est à noter que lorsque les Européens disent puceron, les Américains disent souvent loose (pou) ou bug, terme mieux connu pour les lubies des ordinateurs.  

LE BUG DE L’AN 1868  

Comme agriculteur, comme père, comme aïeul, j’étais au comble du bonheur, lorsque tout à coup, comme un coup de foudre dans un ciel serein, éclata l’annonce de la plus épouvantable catastrophe qui pût nous frapper. […] Ce fut pour nos pauvres vignes le chant du cygne, avant leur mort; car les taches (parties touchées des pièces de vignes’agrandissant, finirent par se rejoindre, et il fallut, la mort dans l’âme, se décider à commencer l’arrachage de ces belles vignes, qui m’avaient coûté tant de peines et d’argent à faire venir.  Souvenirs d'un viticulteur

Si nous racontons ici, après tant d’autres, les effets désastreux du débarquement du phylloxera en Europe, c’est que la vigne, telle que nous la voyons dans le monde, a été complètement remodelée par cet événement capital.  

En rencontrant des vignes européennes qui ne lui avait jamais été présentée, l’insecte fut sans doute dépaysé. Résultat: il n’attaqua que les racines et très rarement les feuilles comme en Amérique, ce qui le rendit totalement invisible. 

Sur les racines de Vitis vinifera, qui de son côté n’avaient jamais entendu parler de l’insecte américain, se développèrent des « tubérosités » qui ouvraient la porte à des bactéries et champignons opportunistes. Résultat: le pied ne pouvait plus se nourrir et dépérissait en quelques saisons.

                                                            Nodosites

Il faut ajouter que lorsque cet animal constate que les racines qui le nourrissent ont tendance à dépérir, il monte à la surface à travers les fentes du sol, rampe jusqu’à ce qu’il rencontre un autre pied de vigne et descend au niveau des racines, à moins qu’il n’ait péri en route. Déterrer un pied mort ne permettait donc pas de repérer l’insecte puisqu’il l’avait déserté. Cette constatation est essentielle pour comprendre la suite des évènements. 

Des féministes prétendent qu’une seule femelle peut produire 25 millions de descendants sans relation sexuelle. Notons aussi que ces pucerons détestent les terrains humides ou sablonneux. Malheureusement ce sont des endroits où l’on ne cultive généralement pas de vignes. 

LA DÉCOUVERTE DE L’INSECTE 

L’infection est signalée pour la première fois en 1867 dans un petit vignoble des Côtes du Rhône entre Avignon et Orange. Elle s’étend rapidement, au point que cinq ans plus tard, toutes les vignes depuis le nord d’Orange jusqu’à la Méditerranée sont en train de mourir sans qu’on puisse savoir pourquoi. 

La panique s’installe chez les viticulteurs. Un petit groupe de propriétaires et de scientifiques forme une commission d’experts « pour combattre la Nouvelle Maladie de la Vigne ». Jules-Emile Planchon professeur de pharmacie à l’université de Montpellier, accompagné de deux agronomes réputés de la région, se rend en mission dans le Vaucluse. 

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Le 14 juillet 1868 est à retenir dans l’histoire de la vigne car le lendemain ces trois messieurs, débarquent dans un vignoble du village de St-Martin-de-Crau et découvrent le puceron. Ils nous ont laissé un récit de cette découverte capitale, récit digne de la série américaine « les experts »  

Les loupes sont de nouveau promenées avec soin sur les racines des souches arrachées; point de champignon, point de cryptogame; mais bientôt, sous le verre grossissant de l'instrument, apparaît un insecte, un puceron de couleur jaunâtre, fixé au bois et suçant la sève.

On regarde plus attentivement, ce n'est plus un, ce n'est plus dix, mais des centaines, des milliers de pucerons que l'on aperçoit à divers états de développement. Ils sont partout, sur les racines profondes comme sur les racines superficielles   

Chose étonnante, l’été suivant, ces messieurs « de Montpellier » sont appelée à se déplacer près de Bordeaux, pour examiner des pièces de vignes en plein dépérissement. Mêmes constatations qu’au bord du Rhône ! Pas question de prétendre que l’insecte a fait la route à pied ou a été emporté par le mistral. Très vite, l’insecte se mit à envahir le vignoble bordelais et charentais.  

Comme il faut toujours trouver un bouc émissaire, on prétendit et on prétend encore que dans les deux vignobles concernés, les viticulteurs avaient« expérimenté » en plantant des pieds de vignes directement importés des USA. C’est exact, mais des vignes américaines avaient été utilisées depuis plus de 30 ans un peu partout et n’avaient jamais fait aucun tort. Certaines avaient été choisies pour leur résistance à l’oïdium, d’autres comme l’Isabella, pour obtenir de jolies pergolas à la place des vignes vierges classiques.   

LE CONTEXTE POLITIQUE  

Il se fait que l’apparition du phylloxera dans la vallée du Rhône, le Bordelais et la Charente coïncide en France avec des événements politiques majeurs. En 1870, deux ans seulement après la découverte du phylloxera, la France déclare la guerre à la Prusse. Le résultat, désastreux, est bien connu: défaite de Sedan, chute du deuxième empire, commune de Paris et sa répression, avènement de la République. On comprend fort bien que les hommes politiques en train de lancer un énorme emprunt pour payer l’évacuation de la France par l’armée prussienne et divisés entre monarchistes et républicains, avaient d’autres chats à fouetter que de se préoccuper des maladies de la vigne. 

De plus, dans ces années troublées, l’explication de Planchon et de ses collègues de Montpellier est attaquée de toute part. Montpellier était la capitale du Midi viticole connu pour ses vins ordinaires (le gros rouge qui tache) et ses opinions politiques plutôt de même couleur. Le phylloxera, s’il existait, ne pouvait donc qu’être un insecte  opportuniste  existant depuis toujours et attaquant des vignes trop anciennes ou mal cultivées. La discussion durera jusqu'au milieu de 1873, certains savants parisiens niant l'évidence jusqu'au bout. 

Planchon était le seul scientifique capable de leur tenir tête mais, quoique renommé et bardé de diplomes, il n’étant pas entomologiste de formation. Cela n’empèche, il donne tout de même au puceron le nom resté fameux de Phylloxera vastatix, littéralement " le puceron dévastateur qui fait sécher les feuilles " ( du grec phyllos: feuille et xeros: sec). Le nom de cet insecte changea plus d’une fois. Aujourd’hui, il faudrait dire : Dactylosphera vitifolii. Soit.

Heureusement, Planchon avait épousé la sœur d’un certain Jules Lichtenstein, excellent entomologiste amateur qui vint donner un coup de main décisif! Planchon et Lichtenstein étaient convaincus, avec raison, que l’insecte était la cause directe du dépérissement des vignes, mais ignoraient d’où il était venu 

L’ENNEMI VIENT DES ÉTATS-UNIS !  

Nous savons aujourd’hui que l’insecte était connu aux États Unis comme provoquant sur les feuilles des galles bien identifiables. En France, on connaissait un puceron ne s’attaquant qu’aux racines de la vigne et dont on ne trouvait pas trace sur le reste de la plante. Il était difficile de supposer et surtout de prouver qu’il s’agissait du même insecte

Lichtenstein, qui s’en doutait, connaissait heureusement parfaitement l’anglais. Il se tourna vers les spécialistes anglo-saxons et nous dit :  

Je tenais d’autant plus à me renseigner que des gens très sérieux, des agriculteurs capables, et enfin quelques uns de nos collègues de la Société entomologique s’obstinaient à voir dans le Phylloxera, un effet et non pas la cause [...] A la poursuite de cette idée, j’écrivais à M. Asa Fitch qui, dans son ouvrage sur les insectes nuisibles de l’Etat de New-York, mentionnait un puceron vivant dans les galles de feuilles de la vigne et l’appelait Pemphigus vitifoliae. Je ne sais si ma lettre lui parvint, mais je ne reçus aucune réponse. 

Heureusement, vivait à ce moment à Saint Louis un jeune entomologiste de grand talent nommé Charles Valentine Riley.

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En 1868, l’année de la découverte de l’insecte en France, Riley est nommé Entomologiste de l’Etat du Missouri. Lichtenstein finit par prendre connaissance dans la revue l’American Entomologist du mois d’août 1869 d’un court article de Riley dans lequel ce dernier répond à un viticulteur de l’Illinois qui lui a fait parvenir une feuille de vigne couverte de galles.    

Riley qui de son côté lisait parfaitement le français et savait ce qui se passait en France ajoute une phrase décisive: Certains auteurs, et parmi eux J.Lichtenstein, qui attira le premier l’attention sur cette maladie, soutient même que cette galle de la feuille Européenne est identique à la nôtre et qu’elle a été importée d’Amérique du Nord.   

En 1871, Lichtenstein fait connaître aux viticulteurs français un second article de Riley qui confirme que l’insecte ne s’attaque que fort peu aux racines des vignes américaines, même s’il est présent sans trop de dommages sur les feuilles de ces mêmes vignes. 

Cette même année, Riley est à Londres pour rendre visite à Charles Darwin. A l’invitation des spécialistes francais, il se rend dans les vignobles du côté de Montpellier. Après ce qu’il voit, le doute n’est plus possible.Il confirme son opinion en signant un article au nom évoquateur: Why I consider the gall-louse and root-louse identical  (Pourquoi je considère que le puceron formant des galles et celui s’attaquant aux racines sont identique.) 

 COMMENT COMBATTRE LE PUCERON ? 

En France, le ministère de l’Agriculture finit par ouvrir un concours doté d’un prix énorme en faveur de celui qui trouverait un procédé efficace et pratique, susceptible de combattre le puceron. L’abondance des propositions, généralement farfelues, poussa à en essayer une centaine en 1773 dans un champ expérimental. Le résultat fut décevant. Le prix ne fut d’ailleurs jamais attribué.  

Les seules méthodes qui permettaient de s’attaquer au puceron consistaient à le noyer ou à l’empoisonner. On submergea donc les vignes en hiver lorsque leur implantation le permettait (ce qui était rare).   

Immersion

Pour l’empoisonner, on injecta dans les racines à l’aide de grosses seringues, du sulfure de carbone, poison très volatil. Le puceron mourait, et parfois aussi la vigne, mais ses descendants réapparaissait l’année suivante. 

Sulfure

Beaucoup de travail, de dépense et presque aucun résultat.

Un autre procédé consistait à irriguer localement à l’aide de sulfocarbonate de potassium dilué qui en se décomposant donnait du sulfure de carbone. Ce procédé exigeait d’énormes quantités d’eau et des pompes à vapeur inaccessibles au viticulteur moyen.

   Image 6

 On pensa aussi, non sans raison, que les œufs de l’insecte passaient l’hiver dans l’écorce des ceps. On se mit à les gratter et à les passer à la chaux. En vain.  

PLANCHON EN AMÉRIQUE  

Planchon est convaincu que le phylloxera est invincible et qu’il faut utiliser des vignes qui le supportent depuis toujours aux États-Unis. 

En été 1873, il traverse l’Atlantique envoyé par le gouvernement pour sélectionner les variétés les plus résistantes au puceron et visite en compagnie de Riley toutes les pépinières importantes comprises entre New York et le Missouri. 

Il constate le bon état sanitaire des vignes américaines malgré la présence évidente du phylloxera sur les feuilles. En septembre, dans une pépinière de Philadelphie, on leur montre une Vitis vinifera greffée sur une vigne sauvage texane produisant dix boisseaux de raisin dès la quatrème année. On l’informe qu’il s’agit du seul moyen de faire pousser une vigne « européenne » sur le sol de la Pennsylvanie. 

Malheureusement, en France, Planchon se heurte à une opposition intransigeante car deux partis se sont crées: les Sulfuristes et les Américanistes  

Les Sulfuristes tiennent absolument à sauver toutes les vignes en empoisonnant localement l’insecte; le fait que l’oïdium ait pu être contrôlé par la simple pulvérisation de soufre vient à l’appui de leur thèse. Pour des raisons politiques, ils sont soutenus et subsidiés par le gouvernement parisien; ils reçoivent naturellement l’appui du lobby des industries chimiques (le traitement demande tous les ans 300 kg de sulfure de carbone à l’hectare !).     

Les sulfuristes gagnèrent sur le plan législatif en interdisant en 1878 l’importation de tout pieds américains, excepté, sur l’intervention de Planchon, dans des endroits particulièrement ravagés où il n’y avait rien à perdre. Un an plus tard, des syndicats sont crées et subventionnés par l’état pour arracher ou traiter d’office chimiquement toutes les vignes infectées.    

LE TRIOMPHE DE LA GREFFE 

  Planchon défendit sa solution en termes fort mesurés   

Loin d’établir entre les divers systèmes de défense contre le Phylloxera des rivalités et des antagonistes stériles, il vaut mieux emprunter à chacun ce qu’il peut donner de bon […]: demander à la submersion, à l’ensablement leurs effets utiles, au sulfure de carbone sa puissance insecticide, aux sulfocarbonates alcalins leur action à la fois toxique et fertilisante, au badigeonnage des ceps la destruction de l’œuf d’hiver, aux vignes américaines résistantes l’appui de leurs racines robustes, et, s’il le faut, le produit trop déprécié de leurs grappes.  

C’était exprimer, in fine, on ne peut plus clairement, les deux solutions réellement efficaces: 

1. le greffage de Vitis vinifera sur des variétés américaines 

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        Greffe  

2. la plantation directe des variétés américains malgré le goût foxé de leur vin, vignes plantées « franc de pied », comme cela s’était toujours pratiqué. 

De son côté, Riley le soutenait de toute son autorité :"Je crois aujourd’hui ce que j’ai toujours cru et ce que pensent avec moi les principaux membres de votre Société d’Agriculture: c’est qu’il vaudrait mieux avoir un vignoble dont les racines résisteraient au Phylloxera que d’appliquer même les meilleurs insecticides à un vignoble malade ”.   

ll faut croire que l’antiaméricanisme primaire s’appliquait déjà à l’époque aux pieds de vigne car Planchon se sentit obligé d’insister: "Le sol appartient à toute l’humanité et se serait un amour-propre puéril de faire du choix des variétés destinée à servir de porte-greffe une question de jalousie nationale". 

En tout cas, les viticulteurs du Midi qui n’avaient rien à perdre suivirent sans états d’âme l’opinion de Planchon, Lichtenstein et Riley. Dès le printemps 1872, l’autorisation d’importer les porte-greffes des vignes maudites est donnée par le Ministre de l’agriculture. 

Plants

Le professeur Millardet, célèbre botaniste de Bordeaux, à force d’examiner l’état des racines, avait inventé une échelle de résistance au phylloxera graduée de 0 (Vitis vinifera) à 10 ( Vitis rotundifolia).      

Sur certains terrains, le porte-greffe Riparia dit Gloire de Montpellier ou simplement Gloire faisait merveille et montrait bien par son titre ronflant, mais mérité, les espoirs des viticulteurs de l’époque. Aujourd’hui, pour de nombreux viticulteurs, le mot riparia est d’ailleurs encore synonyme de « porte-greffe ».    

LE DILEMME DES PORTE-GREFFES  

Un malheur n’arrivant jamais seul, on se rendit vite compte que de nombreux pieds américains, dont Vitis riparia, dépérissaient à cause de l’excès de calcaire présent dans de nombreux vignobles français. Les feuilles jaunissaient et le pied mourait car le calcaire réduit la capacité de la plante à assimiler le fer du sol. Cette « maladie », la chlorose (iron chlorosis), est bien connue de tous les jardiniers. 

Les Vitis vinifera étaient adaptées à ces sols puisque celles qui ne l’étaient pas avaient été rejetée depuis des millénaires par les viticulteurs. Par contre les vignes américaines poussant dans leur majorité dans le bassin du Missisipi-Missouri, peu calcaire, n’étaient nullement adaptées au sol qu’on leur proposait.  

En 1887, Pierre Viala, jeune Professeur de viticulture à Montpellier, est envoyé en Amérique pour une prospection de 6 mois dans les forêts, de la côte Est à la côte Ouest à la recherche de meilleurs porte-greffes. 

Au Texas, il est reçu dans la petite ville de Denison par un certain Thomas Volney Munson. Ce dernier était une autorité imbattable aux États-Unis car il avait fait des milliers de kilomètres dans 40 états à la recherche de vignes sauvages, étudiant leur adaptation au sol et au climat. Dans sa pépinière modèle, Munson cultivait, entre autres, Vitis Berlandieri, du nom du botaniste/explorateur français Jean-Louis Berlandier qui l’avait découvert trente ans plus tôt lors de ses voyages au Mexique.

La particularité de cette vigne  était de se plaire dans des parties particulièrement arides et calcaires du Texas et du Nord du Mexique. Il donnait certes des petits raisins inutilisables, mais résistait admirablement au calcaire, à la sécheresse et même aux très grands froids. D’emblée, cette espèce apparut comme le porte-greffe sauveur. Pendant quatre mois, Munson mit en branle les fermiers du Sud du Texas qui récoltèrent 15 wagons de boutures scrupuleusement numérotées par espèces. Ces dernières furent embarquées sur trois bateaux à destination du Sud de la France. 

Ce sont essentiellement ces boutures et les hybrides qu’il fut possible d’en tirer qui sauvèrent les vignes de Charente et de Champagne où le calcaire posait un sérieux problème. C’est d’ailleurs en mémoire de Thomas.V.Munson que la ville de Cognac est jumelée depuis 1993 avec celle de Denison, une petite ville comme on en voit dans les westerns. 

Malheureusement, Vitis berlandieri se révéla fort difficile à enraciner et à greffer. Les spécialistes français et autres se mirent donc au travail d’arrache-pied, c’est le cas de le dire, à la recherche du porte-greffe idéal en l’hybridant avec Vitis Riparia, Vitis rupestris et même Vitis vinifera. 

Ces porte greffes doivent évidemment résister au phylloxera ainsi qu’au calcaire, lorsque le sol l’exige. Mais, de plus, pour obtenir des vins fins, leur sève ne doit pas donner trop d’exubérance au greffon européen, car le nombre de grappes par pied doit être limité. On leur demande aussi de résister au climat (gel, sècheresse) et aux virus. Un subtil compromis qui demande une connaissance parfaite du « terroir ».  

Les porte-greffes, dont il existe de nos jours rien qu’en France une trentaine de types, portent des noms pour initiés du genre: SO4, 41 B , 333 E, 110 R, Fercal, etc.  

VOUS AVEZ DIT « MILDEW » ? 

Il faut bien se rendre compte qu’en plantant des millions de porte-greffes américains pour se prémunir du phylloxera, les viticulteurs importèrent encore d’autres maladies jusque là inconnues de la vigne en européenne. 

En effet, de l’autre côté de l’Atlantique, les viticulteurs américains connaissaient pas mal de moisissures ignorées des européens. L’une d’elles qu’ils nommaient powdery mildew n’était autre que l’oïdium, mais l’autre, le downy mildew, apparaissait sous forme de taches huileuses à la surface des feuilles, suivies d’un duvet (down) blanchâtres sur leur face inférieure. Les grappes contaminées desséchaient.   

Miliou

Les paysans français ne sont pas fort doués pour la langue anglaise, mais ils ont à peu près conservé le terme downy mildew sous la forme simplifiée et phonétique de mildiou.    Ce dernier attendit curieusement très longtemps avant de faire de sérieux dégâts car ses premiers ravages véritables eurent lieu en 1886, en pleine crise du phylloxera, trente à quarante ans après l’oïdium. Depuis lors, les années “à mildiou” se sont succédé selon les conditions climatiques.

 Heureusement, l’on découvrit très vite que si l’oïdium détestait le soufre, le mildiou lui ne supportait pas le cuivre

Cette découverte fut due, dit-on, au hazard. Le célèbre professeur Millardet de Bordeaux parcourant un vignoble du Médoc touché par la maladie se rendit compte que les vignes situées près de la route étaient indemnes mais couverte d’une sorte de peinture bleue-blanc. S’étant renseigné auprès du régisseur, ce dernier lui indiqua qu’il aspergeait ces vignes d’un mélange de chaux et de sulfate de cuivre pour éloigner les enfants qui lui chapardaient le raisin en passant sur la route. C’est ainsi que Millardet, Planchon et le régisseur mirent au point la bouillie bordelaise qui devint la potion magique contre le mildou, en attendant d’autres produits plus efficaces.  

A peu près au même moment que le mildiou, apparut le Back-Rot qui ravagea le Sud-Ouest jusque vers 1900. Sensible au cuivre comme le mildew, il pu être jugulé, mais reste dangereux. Les viticulteurs français n’ont jamais traduit son nom en Français. Il ont même inventé le terme de « rot blanc » pour désigner une moisissure se développant sur les blessures causée par les chutes de grèle. 

C’est de cette époque que vient la coutume de planter des rosiers au bout de certains rangs de vigne. S’ils sont attaqué par une des moisissures  américaines, il est grand temps de pulvériser.  

 UN AUTRE VIGNOBLE; D’AUTRES VITICULTEURS  

Pour reconstituer des vignobles insensibles au phylloxera, des spécialistes formés à la hâte durent expliquer aux viticulteurs habitués au bouturage et au provinage, la technique de la greffe. Le travail était immense, la technique délicate et la reprise pas toujours assurée. 

Le phylloxera a changé à la fois le paysage et le viticulteur. Près du tiers du vignoble français fut abandonné et ne fut jamais replanté. L’impact social des parasites américains fut désastreux. Il en résulta un appauvrissement des petits récoltants, un exode rural et de nombreuses expatriations, surtout vers l’Algérie et le Chili. 

Une nouvelle façon de cultiver la vigne apparut à cause de la nécessiter de continuer à pulvériser des fongicides car l’oïdium, le mildiou et autres parasites étaient toujours présents. C’est ainsi que l’on vit apparaître à la place des vignes plantées en désordre et reproduites par le provinage, la coutume de disposer les vignes greffées en lignes droite pour faciliter le passage des chevaux, des bœufs, puis des tracteurs et des machines à vendanger.  

 Vue

Bien entendu, on l’aura compris, il existe dans un vignoble autant de pieds de vignes américaines hybrides que de pieds de Vitis vinifera. On oublie, ou plutôt on ignore le plus souvent, l’existence de ces vignes souterraines. Ce sont pourtant elles dont la sève transformée, via les raisins des vignes « européennes », fournissent dans le monde tous les ans près de 30 milliards de litres de vin.  

Pendant la crise du phylloxera, en l’absence de vin, les Français s’étaient habitué à boire d’horribles piquettes fabriquée à base de raisins secs importés et d’autres produits dont il vaut mieux ne pas mentionner la recette. 

La reconstitution du vignoble sur porte-greffes américains coûta très cher aux viticulteurs les plus pauvres (absence de récolte pendant plusieurs années, endettement extrême). Vers 1900, lorsque les raisins réapparurent, les viticulteurs, pour s’en sortir, firent comme on dit « pisser la vigne », d’où une énorme surproduction entraînant un effondrement des cours 

Les viticulteurs du Midi, les plus touchés, déclenchèrent des manifestations très dures; la troupe fut envoyée de Paris; certains soldats engagés sur place se mutinèrent. La situation finit par se rétablir, mais péniblement et à coup de règlementations tatillonnes.

 

                        Manif

C’est de cette époque (1889) que date la définition française du vin comme "Produit exclusif de la fermentation du raisin frais ou du jus de raisin frais".    

ET LE GOÛT DU VIN?  

Lorsqu’il fut question de greffer les vignes européennes sur des vignes américaines, tout le monde se demanda si le goût du vin produit en serait affecté. Heureusement il n’en fut rien. L’on peut toujours discuter de nos jours du goût du vin d’avant et d’après le phylloxera, mais les cépages, les procédés culturaux et la façon de faire le vin ne permettent plus de comparer. 

On peut toujours déguster un merlot chilien « franc de pied» et le comparer à un "même" merlot cultivé en Europe sur son porte greffe américain, on n’en tirera aucune conclusion. Il paraît que certains dégustateurs autoproclamés ont ouvert des bouteilles de 1863 à 4000 euros la bouteille et l’ont trouvé sublime. Faisons semblant de les croire! 

En tout cas, dans la mesure où l’on croit à une forte influence du terroir, il faut bien admettre que le porte-greffe, qui choisit les éléments nutritifs présents dans le sol, doit avoir une importance. Comme ose le dire, dans son langage, un spécialiste: Dans la mesure où des différences organoleptiques entre certains vins seraient dues aux minéraux absorbés, les porte–greffe devraient être à l’origine d’une variabilité organoleptique au moins aussi importante que celle apportée par le sol.    

En ce qui concerne les vignes d’origine américaines dites « Hybrides Producteurs Directs » car cultivés franc de pied (Isabella, Concord, Norton, etc) le goût « foxé », indiscutables chez certains n’est pratiquement pas discernables dans d’autres. Il faut noter que ce goût provient de la peau du raisin, ce qui explique que les vins blancs présentent moins cette caractéristique. De plus, comme ce goût varie avec la maturité, l’emploi de techniques particulières de vinification permet de l’éviter. De toutes façon, l’amateur de vin européen n’est pas autorisé à se faire une opinion sur ce vin car il lui est interdit d’en acheter, comme nous allons le voir.   

 LES VIGNES HYBRIDES  

Dans l’état actuel de la question, la plantation des producteurs directs ne doit être envisagée qu’au point de vue de la constitution de petits clos destinés à alimenter en vin les cultivateurs pour lesquels la vigne n’est qu’un accessoire et qui, absorbé par les autres travaux, ne peuvent se spécialiser dans sa culture et y apporter tous les soins que comportent les plants greffés avec les cépages européens

Un spécialiste. Vers 1900.  

En dehors des plants de Vitis vinifera greffés qui fournissent dans le monde l’essentiel de la production de raisin, existent les « hybrides ». Nous ne parlons pas ici des porte-greffes qui ne servent jamais à produire directement des raisins, mais des cépages mis au point par les viticulteurs américains, puis français (pendant la crise du phylloxera) et qui sont plantés directement en terre « franc-de-pied » comme Vitis Vinifera avant l’arrivée du phylloxera. On les nomme « Hybrides Producteurs Directs » puisque ces vignes produisent du raisin et sont plantées directement en terre. En anglais: « Own root » vines. 

Le but des hybrideurs fut essentiellement de sélectionner un cépage qui combine les avantages de Vitis Vinifera (surtout le gôut du vin obtenu) et ceux des cépage américains (résistance au phylloxera, à l’oïdium, au mildiou, au froid, etc..). Il s’agit d’un travail immense car le nombre de combinaison est infini et il faut à chaque semis attendre de longues années pour se faire une idée du résultat obtenu. Par exemple, en Ardèche, l’hybrideur Seibel (1844-1936) sélectionna 1500 hybrides. Comme parents américains, les hybrideurs évitèrent Vitis labrusca à cause de son gôut « foxé » et préférèrent généralement Vitis aestivalis, Vitis rupestris et Vitis riparia.  

Gch 1

Le succès des Vitis vinifera greffés et des procédés de traitement des maladies a fait progressivement abandonner les hybrides dans nos pays. Lorsqu’on prononce le mot hybride devant un vieux viticulteur, on le sent partagé entre le mépris et la nostalgie de ces vignes prolifiques qui ne demandent que très peu de traitements. 

Pourtant, actuellement, les recherches sur les hybrides continuent partout dans le monde pour sélectionner ceux qui résistent aux grands froids et mûrissent leurs raisins avant l’hiver. Ils donnent des vins sans problèmes quoi que puissent dire les dégustateurs autoproclamés. 

La liste des cépages hybrides est interminable, chacun ayant des qualités et des défauts. On peut citer, le Baco Noir ( Folle Blanche x Vitis riparia) et le Baco Blanc (Folle Blanche x Noah x Vitis riparia), le Seyval, le Vidal (Ugni Blanc x Seyval Blanc) , le Vidal, le Chamboursin, le Maréchal Foch, le Regent, l’Oberlin, le Bianca, le Zalagyöngye, le Couderc, le Rondo, etc.. Il est à remarquer que ce dernier est un hybride de la vigne chinoise Vitis amurensis avec diverses vitifera 

Actuellement on utilise de préférence le terme d’hybrides interspécifiques ce qui fait plus scientifique mais attire l’attention que le but n’est plus vraiment la culture franc-de-pied mais l’obtention d’hybrides greffés. Ces derniers contiennent généralement plus de 75% de gènes de Vitis vinifera tandis que les Hybrides Producteurs Directs en possède moins de 50% pour lutter contre le phylloxera. 

La chasse aux sorcières 

En France, dans les années 1930, au terme d’un débat houleux, une loi interdit de cultiver les hybrides producteurs directs  « américains ». Il ne s’agissait pas cette fois d’anti-américanisme primaire, mais d’éviter la surproduction. 

Une des caractéristiques de ces vignes était de produire des vins aisément et en grande quantité grâce à leur exubérance et leur insensibilité relative aux maladies "  américaines". Les remèdes à la surproduction étaient exactement comme aujourd’hui la distillation et l’arrachage des vignes réputées les moins valables.

En fait, il ne s’agissait à l’époque que d’une manœuvre dilatoire des gros producteurs de Vitis vinifera ; elle ne prenait par exemple nullement en compte les plaines plantées en cépage Aramon, irriguées en permanence, capables de produire jusqu’à 400 hectolitres à l'hectare (dans le Bordelais la production actuelle est près de 9 fois moindre). 

On évita aussi de s'intéresser de trop près aux privilèges accordés à l'Algérie: liberté de plantation, taxes pratiquement inexistantes, main d'œuvre très bon marché. Les petits viticulteurs qui avaient reconstitué leur vigne en plants hybrides américains n’avaient aucun poids politique. 

Le résultat de ce lobbying, un article de la loi historique du 21 décembre 1934

«Le Conseil des Ministres,..décrète: 

 Art 1er : il est interdit d'offrir en vente et de vendre sur le marché intérieur ainsi que d'acheter, de transporter ou de planter les cépages énumérés ci-après, quelles que soient les dénominations locales qui leur sont données: Noah, Othello, Isabelle, Jacquez, Clinton, Herbemont ».  

Parallèlement à cette loi, une campagne de dénigrement systématique du vin «américain» se mit en place en invoquant son effet sur la santé. 

Il est un fait que tout vin, quel qu’il soit, contient toujours un peu d’alcool de bois (alcool méthylique, méthanol) pouvant provoquer des effets fâcheux à doses élevées. Les vins provenant de certains hybrides contiennent effectivement de l’ordre du double de la teneur en methanol des Vitis vinifera, mais loin en dessous de la dose admissible. Cet effet était éventuellement amplifié à l’époque par la distillation et la consommation énorme des paysans de l’époque. De là est venue l’expression de « vin qui rend fou » ou « qui rend aveugle » encore vivace dans les campagnes, particulièrement vis à vis du cépage Noah. 

Dans les années 1950, le gouvernement français fit placarder des affiches offrant une compensation financière aux viticulteurs qui arrachaient les vignes américaines indiquant qu’il s’agissait de « reliques du passé » et que ce vin « ne valait rien ». Devant le peu de résultats de cette campagne, les contrevenants furent menacé d’amendes ce qui fait qu’il ne reste que très peu de ce genre de vigne en France (quelques hectares de Jacquez répartis sur les terrasses de l’Ardèche).  

Lobbying à « Bruxelles » 

En 1979, la réglementation européenne s’aligna sur la législation française, sans autre justification que le gôut foxé et la soit-disant teneur en méthanol. Il est donc actuellement interdit dans l’Union Européenne de cultiver et de commercialiser les principales "vignes américaines": 

1. Les États membres établissent un classement des variétés de vigne destinées à la production de vin. Toutes les variétés classées appartiennent à l'espèce Vitis vinifera ou proviennent d'un croisement entre ladite espèce et d'autres espèces du genre Vitis. Les variétés suivantes ne peuvent être incluses dans le classement: Noah, Othello,Isabelle, Jacquez, Clinton, Herbemont.  

4. Les superficies plantées en variétés de vigne aux fins de production de vin qui ne sont pas mentionnées dans le classement doivent être arrachées, sauf dans les cas où la production est destinée exclusivement à la consommation familiale du viticulteur.

La Commission Européenne se justifie comme suit: Cette exclusion est essentiellement motivée par la mauvaise qualité hygiénique et gustative du vin produit par ces variétés hybrides, notamment par le défaut gustatif, dit goût foxé, et la teneur élevée en méthanol de ces vins […] Il n’existe pas à la connaissance de la Commission d’étude scientifique récente sur les effets sanitaires de ce type de vin, ce qui s’explique par le fait que ces vins ne sont plus produits depuis une vingtaine d’années. 

Les vignes américaines font de la résistance  

Les six vignes américaines nommément interdites dans l’Union Européenne sont entrées dans la clandestinité. En ce qui concerne l’Isabella, son vin se trouve illégalement en Italie sous l’appellation « fragolino », pour son arôme de fraise très prononcé. Il est servi sous la table dans les débits de vin traditionnels de Venise ou chez les producteurs. A noter qu‘il existe aussi des boissons au vin aromatisé à la fraise; ce produit fait appel a l'image sympathique du vin interdit. Ci-dessous, une jolie étiquette pour du Clinton hors la loi à déguster entre amis.  

Clinton 2

 Le Uhudler est cultivé dans le sud de l’Autriche à partir de vignes interdites.

Depuis 1995, autrement dit depuis l’entrée de l’Autriche dans l’Union Européenne, la culture d’Isabella, Concord, et autres fut permise pour produire l’Uhudler dans certaines régions, mais jusqu’en 2010 seulement. Ces mêmes hybrides peuvent être cultivés sur le territoire de Madère et aux Acores mais ne peuvent en être exportés. En tout cas, l’arrivée de nouveaux membres dans l’Union Européenne et qui désirent continuer à cultiver du vin américain obligera certainement à modifier cette politique ridicule.  

Simple exemple: ces vins sont connus en Croatie sous le nom de Seksarda.

Un e-mail capté de ce pays nous dit: Tout juste cet après midi, je lis qu’il est illégal en Croatie de faire du vin provenant de raisins Noah et Isabella. Pourtant, ces deux cépages sont dominants dans ma région. Pratiquement tout le vin fabriqué dans les jardins le sont au départ de ces variétés. Ma grand-mère en cultive et nous en faisons environ 100 litres pour notre consommation personnelle. Pas terriblement bon, mais nous avons eu pire.   

Bien entendu, en dehors de l’Union Européenne, les vignes américaines continuent d’être cultivées sans arrières pensées aux USA. Des vignes directement dérivées de l’Isabella sont largement présentes au Brésil, en Uruguay (sous l’appellation « Frutilla » ) et en Nouvelle Zélande(« Albany surprise »).  

Voici une publicité pour deux vins argentins de Rosario. Il est inutile de traduire :

Vino fino tinto labrusco. Este vino es elaborado mediante técnicas artesanales, a partir de uvas variedad Lambrusco […] De sabor frutado y aterciopelado al paladar.

Vinoframbua amable. Producido […] a partir de uvas Isabella, seleccionadas y elaboradas empleando antiguas técnicas artesanales, logrando este vino de estructura, destacándose un intenso aroma frutado y el sabor que recuerda a fragancias silvestres. 

Les consommateurs de ces vins ne deviennent ni fous ni aveugles.   

LA PROPAGATION MONDIALE  

 DES ENNEMIS DE LA VIGNE    

La question se pose tout de même de savoir pourquoi l’oïdium, le black rot, le mildiou et surtout le phylloxera ont pu se propager dans le monde entier. Pourquoi l’oïdium est-il apparu à Madère? Comment le phylloxera s’est-il répandu jusqu’en Russie, en Algérie, en Afrique du Sud, en Australie, en Nouvelle Zélande ? Le puceron atteignit la Colombie Britannique (Canada) en 1961, l’Etat de Washington (Seattle) en 1988 et l’Oregon dans les années 1990. 

La barrière de la langue et de la culture sont des obstacles qui ne permettent pas de le savoir car, si pour le public francophone, il est aisé de consulter dans les derniers détails les progrès en France du phylloxera entre 1863 et 1900 cette connaissance s’arrête à la frontière.   

On peut dire qu’aujourd’hui le phylloxera à pris possession de tous les sols sur lesquelles la vigne est cultivée à part quelques territoires restés relativement indemne à ce jour comme l’Australie et le Chili, comme nous allons le voir. 

La contamination de la Californie 

La vigne fut plantée en Californie par les missionnaires espagnols dès 1782 et cela jusqu’en 1823. Le cépage unique, dit « des missions » ou « criolla », était un descendant des cépages espagnols ou autres importés au Mexique par les conquistadors. 

Le pylloxéra, bien que natif de l’Amérique du Nord, n’avait jamais franchi les grands déserts américains et la chaine des Montagnes Rocheuses. On ne l’a jamais connu en Californie où la vigne était cultivée sans problème franc-de-pied. Lorsqu’en 1847, les États Unis annexèrent la Californie, la vigne était déjà largement cultivée de la Nappa Valley au Nord à Los Angeles au Sud et se trouvait en pleine expansion.     

En 1873, les vignes californiennes commencèrent à succomber exactement comme en France et presque au même moment. Consulté, Riley fut formel: il s’agissait du phylloxera, probablement arrivé de l’Est des Etats-Unis. Selon certains, il aurait même déjà commencé à envahir la Californie à partir de 1852 donc bien avant la France.

 En tout cas, en 6 ans, un demi-million de pieds durent être arrachés rien que dans la région de Sonoma. 

Le phylloxera ne suffisant pas, entre 1860 et 1890 une maladie inconnue s’abattit sur le vignoble de la région de Los Angeles, y faisant les mêmes dégàts que le phylloxera, mais pour de toutes autres raison. Il s'agit de la maladie de Pierce. Cette dernière était provoquée cette fois par une bactérie véhiculée par une petite sauterelle (shartshooter, froghopper). Cette maladie américaine fut importée du golfe du Mexique où elle empèche littéralement la culture de la vigne. Aucun remède efficace n’a été trouvé à ce jour.  

L’Australie sous surveillance 

L’Australie, où la viticulture existait depuis le début des années 1800 dans l’état de Victoria vit ses vignes détruites par le phylloxera à partir de 1877. Elles furent, comme en France, replantées en vignes greffées, mais les vastes régions non affectées sont souvent plantée « franc de pied » 

Actuellement, en Australie, la culture de la vigne est en développement rapide mais le phylloxera existe toujours sous forme de deux foyers strictement surveillés par hélicoptères.   Dans les environs, toute la circulation est sous contrôle car l’insecte se déplace essentiellement avec la boue sur les machines agricoles. Des hangars sont même prévus pour chauffer au delà de 50 °C les machines à vendanger.

Australia 1 

 L’importation de vignes est même pratiquement interdite entre l’Etat de Victoria et de South Australia. Bien que les territoires indemne soient plantés de vignes « franc de pied » la tendance est d’utiliser des porte de greffes.   

Le Chili sauvé par l’irrigation

 Le Chili n’a jamais connu le phylloxera. Il n’y a pas de mildiou, mais l’oïdium est présent comme partout. Les vignes sont cultivées en général « franc de pied ». 

Il faut dire que les vignes chiliennes sont en général largement irrigées par l’eau dévalant de la Cordillère des Andes, irrigation nécessaire à cause de la sécheresse de l’été austral. Or le phylloxera déteste l’eau, comme nous l’avons vu. En tout cas, les viticulteurs qui veulent réduire l'irrigation (coûteuse) commencent à planter de nouvelles vignes préalablement greffées. Méfiance ?   

La

 

Le puceron reste redoutable  

Car il savait ce que cette foule en joie ignorait et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester des dizaines d’années endormi [...] et que peut-être le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignements des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse .

                                              Albert Camu. La peste.

 

En Californie, lors de l’invasion du phylloxera, le vignoble fut reconstitué comme partout en utilisant des vignes greffées sur les porte-greffes les mieux adaptés au sol et au climat. Malheureusement, de 1960 à 1980, une période de boom viticole, une grande partie des nouvelles vignes furent greffés sur un hybride français Vitis viniferaVitis Rupestis très valable mais dont la résistance au phylloxera était réputée un peu limite. 

Ce dernier avait vraisemblablement une fois de plus changé de mœurs ou avait muté car en 1983, dans la Napa Valley, il s’attaqua aux racines avec le même résultat calamiteux qu’en France un siècle plus tôt. 20.000 hectares durent être replantés et remplacé par des porte-greffes plus résistants à base de Vitis berlianderi. Les américains parlent de phylloxera « type II », ce qui est inquiétant. Il y en a-t-il beaucoup d’autres ?  

Au Texas, beaucoup de vignes sont plantées franc-de- pied  car le phylloxera n’est pas encore apparu. Les viticulteurs texans ne se font pas d’illusion car il règne au sud du Rio Grande. 

EXISTE-IL UNE VIGNE BIO?

Nous venons de voir comment la viticulture mondiale fut sauvée. Ne parlons donc plus du phylloxera, de peur qu’il ne se manifeste à nouveau. Il n’empêche: le black rot, l’oïdium, le mildiou, des virus et divers insectes sont toujours bien présents et il faut bien les combattre dans la mesure où ils se manifestent. 

Il est évident que l’idée de réduire au minimum l’emploi des fongicides est excellente mais il faut bien constater que nous sommes ici en présence d’attitudes quasi religieuses. Certaines pratiques comme la « bio-dynamique » relèvent d’ailleurs de théories purement mystiques et anti-scientifique (respect de cycles lunaires, traitements homéopathique aux tisanes et au jus de prèle, etc..).

Il n’existe pas de législation concernant le vin "bio ".  Quant aux vignes au label " bio ", ce sont des vignes comme les autres car sans apport de soufre ou de cuivre sous l’une ou l’autre forme, elles ne peuvent rien produire d’utilisable. Notons qu’en France, le label AG (Agriculture Biologique) exclut assez ridiculement l’usage des produits de "« synthèse", comme si la bouillie bordelaise et la fleur de soufre étaient produits " naturellement ". 

Au fond, si l’on désire tant éviter les produits dits « chimiques », on pourrait penser à revenir aux meilleurs « Hybrides Producteurs Directs » stupidement interdits qui demandent beaucoup moins de pulvérisations pour éliminer les moisissures ""américaines ". 

L'AVENIR: DES VIGNES OGM?  

Quoi que puissent dire certains idéologues à court de slogans, la mise au point de vignes génétiquement modifiées pour résister à ses multiples agresseurs serait une véritable bénédiction pour tout le monde. Malgré de grandes difficultés techniques, l’espoir existe de créer des vignes présentant une résistance importante à tous ses ennemis, même au phylloxera. Cependant, dans l’état actuel de la question, les recherches portent surtout sur les porte-greffes infectés par le virus du court-noué, une maladie ancienne mais toujours très présente et sans remède. Elle est ainsi nommée à cause de la modification des nœuds des sarments. La maladie est due à un virus véhiculé par des vers (nématodes) vivant dans les racines. Les courageux faucheurs de maïs français vont bientôt devoir se reconvertir à la tronçonneuse. 

Ces mêmes recherches permettront inévitablement de modifier un jour le goût du vin soit en enlevant totalement l’arôme « foxé » des vignes américaines, soit en créant artificiellement des goûts obtenus de nos jour par le fameux "terroir". On peut s’attendre à une opposition violente non seulement des écologistes fondamentalistes mais surtout du puissant lobby des "grands crus" attaqués de front.  

 


 

Des vignes américaines à Saint Emilion ! 

Mon voisin viticulteur possède une superbe treille d’Isabella, autrement dit de Vitis Labrusca. Il suffit de s’approcher de ces raisins à l’approche des vendanges pour être presque enivré de l’odeur de « foxé » qui s’en dégage et dont il a tant été question. Mon épouse en fait une gelée au goût bien reconnaissable…et apprécié. 

Dans les parcelles abandonnées des environs les Vitis vinifera ont une allure lamentable mais les porte-greffes poussent superbement, démontrant la vigueur et la résistance des vignes américaines. N’ayant jamais été palissées sur des fils de fer, elle rampent au sol à la recherche d’un arbre improbable et donnent parfois des grappes de petits raisins au goût de "fox ". 

Sur les feuilles de certains de ces pieds, le plus ignare des amateurs peut observer les galles provoquées par les piqûres du phylloxera qui n’a nullement quitté la région puisque personne n’a jamais réussi à le chasser.

                                   Phyllox 

 L’une de ces vignes a réussi à retrouver l’habitat de sa patrie: un porte-greffe abandonné ayant envahi un grand frêne, ses grappes pendent en hauteur parmi les fruits de ce dernier. Sans doute le spectacle des marins anglais abordant en Caroline.

 

  

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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